Trump comme accélérateur du jour du Seigneur?

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Par Hansuli Gerber – Nombreux sont les chrétiens qui croient sérieusement qu’avec la fondation de l’état d’Israël, nous nous sommes rapprochés sensiblement de l’avénement du Christ. Plus étonnante encore est la conviction d’un bon nombre d’entre eux selon laquelle toute personne d’origine juive doit se rendre en Israël, même si cela nécessite la persécution, afin que Jésus puisse retourner sur terre. Et la fondation de l’état d’Israël et le “retour” de tous les juifs dans cet état génèrent d’horribles injustices, des guerres terrifiantes et énormément de destruction. Cela ne semble guère déranger celles et ceux qui défendent ces idées. Car pour eux, celles-ci se trouvent dans la Bible. Ce qui justifie les horreurs dont nous sommes témoins. Ce sujet divise comme presqu’aucun autre les communautés anabaptistes et autres. Il fait monter les émotions au point que certains préfèrent plutôt éviter tout débat. Je pense que le moment est venu où il n’est plus possible de taire la problématique sans devenir complice de l’injustice et de la violence.

Depuis que Donald Trump a annoncé le déménagement de son ambassade de Tel Aviv vers Jérusalem, bon nombre d’enthousiastes pro Israel le considèrent comme un accélérateur de la prophétie biblique, voire du jour du Seigneur.  1)

Je ne peux pas du tout partager cette manière de voir. Je considère cette vision injuste et contraire au message des prophètes bibliques. Il s’agit d’un immense malentendu qui incite à accepter les violations des droits humains les plus horribles, voire même à les justifier. Certes, les prophètes de la Bible annoncent le jour du Seigneur comme étant terrible pour ceux qui tournent les règles du royaume de Dieu en son contraire. Mais ce message répété concerne les seigneurs et les élites de l’Israël et de la Judée de l’époque, c’est-à-dire des centaines d’années avant J-C.

Les critères du jugement divin ne sont ni de nature nationale ni de nature ethnique. Ils sont de nature quotidienne: il s’agit de la manière dont les puissants et les riches traitent les démunis et les étrangers; si le droit et la vérité sont respectés, les balances et les mesures sont correctes. Et aussi, selon Jésus, s’ils sont prêts à pardonner et à renoncer à la violence.

Tout cela n’a rien à voir avec la chronologie humaine et encore moins avec un drapeau national, quelle que soit sa couleur. Considérer l’état d’Israel du 21e siècle comme étant l’égal ou la continuation de celui de la Bible, à mon avis, est insensé. Car il s’agit ici d’une tragédie dans laquelle d’innombrables êtres humains souffrent, des citoyens israéliens, parmi lesquels il y en a de très différents, avec des droits et des devoirs très différents, ainsi que des palestiniens, qui ont été chassés il y a plus de 50 ans par millions et qui, depuis, vivent sous une oppression inouïe.

Même si l’état d’Israël d’aujourd’hui était l’héritier de celui des temps bibliques, la parole des prophètes bibliques le condamnerait avec toute sa force, comme à l’époque d’Amos ou d’Esaïe. Israël serait jugé beaucoup plus sévèrement que les Nations Unies ne le peuvent, car l’injustice, non seulement contre les palestiniens, mais contre ses propres citoyens, surtout ceux d’appartenance arabe ou africaine, est criante. Sans mentionner les violations innombrables du droit international et des droits de l’homme. En plus, certains états lui fournissent des armes, même la Suisse.

Certains diront maintenant que je suis un ennemi d’Israël et pro-palestinien. Il n’est pas nécessaire d’être un ennemi d’Israël pour condamner sa politique pour ce qu’elle est: injuste et répugnante. Les citoyens israéliens qui critiquent ainsi leur gouvernement sont nombreux. J’en connais un parmi eux, pionnier de la première heure, camarade des fondateurs comme Ben Gurion. Il a passé 90 ans et il condamne la politique israélienne sans mâcher ses mots. 2)

Contrairement à ce que disent certains chrétiens qui cherchent le bien – et ce que bon nombre de politiciens répètent volontiers – le problème n’est pas que les peuples de différents groupes ethniques se haïssent. S’ils le font, c’est parce que leurs gouvernements ou leurs prédicateurs leur donnent l’exemple ou le leur imposent. Israéliens et palestiniens pourraient bien vivre ensemble, si on leur accordait les conditions de cadre. Mais c’est précisément ce que le gouvernement d’Israël et les colons sont décidés à empêcher (ce n’est pas moi qui le dis, mais des citoyens notables). La politique du gouvernement actuel est d’effacer la présence et la mémoire du peuple palestinien comme telles. En ce qui concerne le gouvernement palestinien, il est quasi non-existant et son territoire est déchiré et fragmenté, sous le contrôle de l’armée israélienne. Toute administration palestinienne est soumise à la règle “divise et règne”. Heureusement il y a toujours eu des exceptions rayonnantes, comme Yitzhak Rabin et Yassir Arafat. Les deux ont été assassinés par des opposants de leur propre peuple. Pour Arafat, c’est disputé officiellement, mais les connaisseurs intimes le confirment.

Quelques thèses pour résumer:

1. L’état d’Israël d’aujourd’hui n’est pas à confondre avec celui de la Bible, ni comme continuation ni comme nouvelle fondation. Israël a disparu presque 1000 ans avant J-C et Jerusalem n’était pas sa capitale, mais celle de la Judée.

2. On dit que Jérusalem apparait plusieurs centaines de fois dans la Bible, mais jamais dans le Coran. Oui, mais on ne dit pas que Jérusalem n’apparait pas non plus dans la Thora. Le rôle de Jérusalem dans la Bible ne permet pas la conclusion que la ville doit être la capitale d’un état Israël moderne au 21e siècle.

3. Même si on voit en Israël un rassemblement du peuple juif, ce n’est en aucun cas une excuse pour l’oppression systématique des Palestiniens qui habitaient la région bien avant la fondation de l’état.

4. A cet égard, on nous a menti des années durant, en disant que le pays n’était quasiment pas habité. Aujourd’hui, des arbres plantés après l’annexion des territoires par l’armée israélienne couvrent les sites dévastés de centaines de villages palestiniens.

5. Depuis plus de 50 ans, un demi million de réfugiés palestiniens vivent dans des camps. Cela contre le droit international et contre tout bon sens humain. Les chrétiens pour qui Israël est un accomplissement de promesse biblique ne semblent guère dérangés par cette réalité.

6. Voir dans la démarche de Trump un accomplissement biblique ressemble à une idée erronée répandue à l’époque de Jésus: que le messie arrivera comme un héros national qui intervient par la violence.

7. La fixation sur des prophéties supposées bibliques barre la vue sur les réalités historiques. Parmi elles d’abord le fait qu’Israël/Palestine se trouve au milieu de l’arc en crise entre le Maroc et le Pakistan et consiste de pays issus soit de l’empire ottoman soit de la colonisation européenne 3). L’Europe et les Etats Unis ont simultanément négligé et exploité cette région pour assurer leur dépendance du pétrole, entre autre. C’est dans cette région que se déroulent la plupart des guerres depuis la 2e guerre mondiale et où sont déclenchés les vagues de réfugiés.

Un peu plus de réalisme géopolitique et historique est nécessaire. Pour cela, la Bible devrait être lue différemment. C’est-à-dire, comme la prière selon Jésus: dans l’esprit et dans la vérité, au lieu de la fixation sur Jérusalem qui est un lieu géographique en pierre. (Jean 4,24) Tout nationalisme est aussi matérialiste. Or la vision du Christ dépasse de loin ces catégories.

1) Voir 2 Pierre 3, 12. Quelques traductions utilisent le verbe “accélérer”, d’autres disent “avoir hâte”.

2) Voir les  les articles hebdomadaires de Uri Avnery au sujet des événements en Israël. Ils sont remplis d’anecdotes de la vie politique et de l’histoire d’Israël depuis l’intérieur  (en anglais).

3) voir Andreas Zumach: Globales Chaos – machtlose UN. Ist die Weltorganisation überflüssig geworden? Zürich 2015

 

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